« J’aimerai trop qu’elle m’aime »

Posté le 2 novembre 2013

On va l’appeler Annette… Me demandez pas pourquoi. Annette a une quarantaine d’années, elle est trisomique … et pot de colle… et usante… (entre autre…).

Annette vient de perdre sa maman, et même si Annette est pot de colle et usante (entre autre), c’est quelque chose qu’évidemment qui nous attriste pour elle… mais qui la rend encore plus pot de colle… et usante (entre autre).

Le Weekend dernier, je travaillais. Annette était là… pot de colle, et usante (entre autre)…  ça a commencé dès mon arrivée. Degré de patience : 100%

Échanges de transmissions avec les collègues qui étaient là depuis 7h… « oh bonjour t’es arrivée ? »

moi: « oui Annette, bonjour ».. et là elle enchaine les blablablas, les  » j’ai besoin de… » les « on mange ensemble »… les « j’ai envie de…. »… Difficile de lui faire comprendre sans fermeté qu’on avait besoin de quelques minutes pour échanger nos transmissions. « Après tu viens ? après je t’aiderai pour le repas »…

OUI ANNETTE.

Confection d’une tartiflette par 5 résidents, 2 éducatrices… et une Annette !

prenez 5 Kgs de Pommes de terre (bah oui, on était quand même 17 en tout !)… Une éducatrice et 3 autres éplucheurs de pommes de terre, une autre éducatrice et 2 éplucheurs d’oignons… ET Annette, toujours pot de colle, toujours usante, (toujours… Entre autre)…

« ah vous avez commencé ? Je peux t’aider à éplucher les oignons ? »

moi : ben regarde, il y a beaucoup plus de pommes de terre que d’oignons… va donc aider les autres d’abord, après on verra

elle : après, je t’aiderai ?

moi : oui après tu viendras les couper.

Éplucher une quinzaine d’oignons, même à 3, ça fait pleurer (je sais, en les plongeant dans l’eau, ça le fait moins il parait… IL PARAIT parce que c’est ce qu’on avait fait)… et Annette, ben elle est à l’affût de tout… et comme elle est à l’affût de tout, ben elle n’allait pas laisser passer le fait qu’une de ses éducs, sur qui elle a jeté son dévolu, pleure.

Elle : oh ben tu pleures !!!

moi : c’est normal Annette ce sont les oignons… je ne suis pas la seule regarde M et C.

Elle : oui mais j’aime pas quand tu pleures !

moi : oui mais c’est pas grave, je pleure pas parce que je suis triste, je pleure parce que j’épluche des oignons et que ça pique ! t’inquiète pas.

Elle : après les patates je viens t’aider ?

moi : on verra Annette, s’il y a besoin on t’appellera mais en attendant, continue d’aider les autres.

Elle : Ah d’accord. J’aide d’abord les autres et après je viens t’aider ?

moi : …. continue tes pommes de terre Annette.

Nous… on continue à pleurer… à éplucher nos oignons, les couper en deux et les mettre dans un saladier rempli d’eau tiède.

M : voilà… fini…

C : oui fini (accompagnant cette brève déclaration par un frottement de mains et se levant, ne laissant aucun doute sur son « j’en ai marre de pleurer, j’ai épluché les oignons, elle les coupera sans moi »).

moi, tentant le soudoiement : tu nous aides à les couper ?

C : ah non ayé j’ai fini.

moi : ok, merci C

{Raisonnement purement mathématique : une table, trois chaises, deux chaises occupées par des résidents, l’autre par une éducatrice. Un des résidents qui part, une chaise reste vide, donc laisse la place à Annette… IM PA RA BLE}. Aussitôt la place libérée, Annette rebondit :

Elle : ah ben j’viens t’aider à couper les oignons si vous avez fini.

moi : et vous ? vous avez fini les pommes de terre ?

M(2): oui on a touuuut fini.

moi : he bien alors Annette, si tu veux pleurer avec nous, viens couper les oignons.

……

« dis donc, qu’est ce que je pleure »… « oh ça pique »… « oh la la je pleure »…

moi : y’a des serviettes en papier là bas… va t’essuyer les yeux !

elle : tu manges avec moi ce midi ?

moi : on verra Annette.

13h … Tartiflette cuite. Odeur répandue allègrement. Annette 1 – Moi 0. Degré de patience : 85%

A table… « tu manges avec moi ? « 

moi : Annette, je suis là jusqu’à ce soir, ta table est complète mais ce soir je suis encore là, on verra ce soir, ou demain.

Discussion autour du programme de l’après-midi, les uns veulent faire-ci, les autres veulent faire ça. Un groupe ira faire une balade avec deux de mes collègues, pour ceux qui ne veulent pas, projection de Superman en bibliothèque…. Tout l’après-midi, Annette est restée en bibliothèque… sans véritablement regarder superman… toujours pot de colle, toujours usante, toujours….

Projection de superman pour une demi douzaine de résidents, deux éducs et …. une Annette !

Elle : pourquoi vous m’avez pas donné de Forlax ce matin?

Moi : L’infirmière a dit un jour sur deux, tu l’auras demain

Elle : J’ai mal au ventre

moi : va aux toilettes.

Elle, en revenant des toilettes : j’arrive pas.

moi : c’est que t’as pas besoin

Elle : c’est que j’ai pas besoin ? mais j’ai mal… et j’ai pas eu de forlax ce matin. Pourquoi j’ai pas eu mon forlax ce matin ?

moi : …..Annette….

Un quart d’heure (maximum) après.

Elle m’interpelle.

moi : oui Annette.

Elle : j’ai encore mal à mon pouce.

moi : qu’est ce qu’il a ton pouce ?

Elle : ben tu sais, j’ai mal quand je fais ça.

moi : ben le fais pas je t’ai dit qu’il fallait le reposer ton pouce si tu as mal au tendon.

Elle : j’ai mal

moi : je te mettrai de la pommade après le film mais laisse les autres regarder…

Elle : après tu me mettras de la pommade.

moi : oui Annette.

Un quart d’heure (maximum) après.

Elle : J’ai mal au ventre

moi : va aux toilettes

Elle : oui j’y vais.

Elle, en revenant des toilettes : j’arrive pas… tu crois que je devrais boire ?

moi : si tu veux, c’est jamais mauvais de boire de l’eau.

Elle : j’vais chercher ma bouteille.

Ma collègue : j’admire ta patience.

moi : (…)

Annette revenant avec sa bouteille d’eau : J’ai pas eu mon forlax ce matin….

(…)

Fin d’après-midi : Superman « visionné » (me demandez pas de raconter, j’en suis incapable), Annette : 2 – moi 0. Degré de Patience : 65%

18h : départ des deux collègues présentes depuis 7h le matin. Il nous reste 3h30, courage…

Accompagnements divers à la douche… au moment d’accompagner M, Annette, toujours pot de colle, toujours usante, toujours….. me demande « tu m’abandonnes ? »

Moi : NON je ne t’abandonne pas je vais juste accompagner M à la douche.

Annette : oui.. mais moi ? tu m’abandonnes ?

moi : Annette… je ne suis pas toute seule et TU n’es pas toute seule ici. Ce weekend, vous êtes 13… donc occupe toi le temps que je suis avec M.

Annette : j’fais quoi moi ?

Là, me vient une idée de génie. Oui je sais, je suis modeste mais à ce moment là de la journée… je peux dire que c’était une idée de génie. Un coloriage.

moi : Tiens, j’ai une idée, on fait un concours. Tu colories ça… moi j’accompagne M à la douche. On fait la course, la première qui a fini, a gagné.

Annette : ah oui.. je le colorie de quelle couleur ?

moi : COMME TU VEUX !

Soirée : douches faites, préparation du repas fait, pouce chouchouté… Annette 3- moi 1 (quand même pour le coup du coloriage, ça m’a laissé quelques minutes de répit !) Degré de Patience : 50 %

Bizarrement, avec ma collègue, à avoir couru un peu partout à partir de 18h, le temps pressant, (et le menu pas super folichon il faut le dire…) on n’avait pas faim pour le repas.

Annette : tu manges pas ?

moi : non Annette, je n’ai pas faim.

Annette : tu manges pas avec moi alors ?

moi : je ne mange avec personne Annette.

Annette : tu mangeras avec moi demain ?

moi : Promis Annette, demain midi je mangerai avec toi.

Annette : demain midi ?

moi : oui, demain midi promis.

{nan mais je vous vois déjà dire des trucs « c’est pas bien de promettre ce qu’on tiendra pas….blablabla »… j’ai tenu ma promesse pour info…}

21h15 : le surveillant de nuit arrive … transmissions… Depuis un quart d’heure, Annette pousse des cris déchirants dans sa salle de bain, comme lui a suggéré le Directeur lorsqu’elle en a besoin pour extérioriser ce qu’elle n’arrive pas forcément à dire. Ma collègue va régulièrement voir si ça lui fait du bien et si elle ne se met pas en danger. 21H30, nous passons une dernière fois, lui souhaiter une bonne nuit et lui dire à demain.

Weekend : journée 1 faite. Annette 4 – moi 1. Annette, toujours plus pot de colle, toujours plus usante, toujours plus…Épuisement complet. Degré de patience : 40%

Je vous ferai grâce de la journée de Dimanche qui a été un peu plus soft dans la mesure où une sortie familiale nous a permis de souffler l’après-midi… mais le dimanche s’est juste terminée sur cette note….

Annette, à table : Je veux dormir avec toi ce soir

moi : peut -être mais c’est impossible. Je ne suis pas ta copine, je suis ton éducatrice.

Annette : t’as pas le droit ?

moi : non seulement je n’ai pas le droit mais même si j’avais le droit, je ne veux pas.

Les autres : en plus ben elle dort avec son copain.

Annette : ben elle fait ce qu’elle veut avec son copain.

moi : Aahhh ben je te remercie Annette.

Elle sourit… et je l’entends « ben oui elle a le droit de baiser avec son copain ». Là je me fâche. blablabla la vulgarité blablabla le respect blablabla…

21h15, transmissions avec le surveillant de nuit…. Dans le couloir, on entend :

…. elle baise, … elle baise, … elle baise !

Ma collègue me regarde, les yeux ronds en me demandant si elle entend bien ce qu’elle entend. Je lui souris en lui expliquant la fin du repas et lui dit que ce n’est que pure provocation (ce qui explique tout de même pourquoi je ne sors pas du bureau.. elle n’attendait que ça). Mon collègue me sourit et me dit qu’il prend le relais. Annette, pas vraiment ravie que ce soit lui qui sorte du bureau et la reprenne lui dit :

« ben c’est pas à toi que je parle »… Annette, finit par regagner sa chambre. Ce soir, je suis épuisée, je n’irai même pas lui dire au revoir, je n’ai qu’une hâte, rentrer chez moi… Après tout, j’vais retrouver mon copain avec qui je fais c’que je veux !

Weekend : fini. Annette 6 – moi 2 (quand même, pour la forme). Annette, toujours plus pot de colle, toujours plus usante, toujours plus…Épuisement complet. Degré de patience : néant

2 commentaires pour « « J’aimerai trop qu’elle m’aime » »

  1.  
    Nelly
    24 janvier 2014 | 17 h 05 min
     

    Annette c’est une championne toute catégorie. Elle gagne haut la main les petits matchs quotidiens !
    Moi ? J’ai craqué au bout d’un repas seulement qui s’est fini par un « A. Il a des c… ».

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